Bonheur et croissance économique

 

Dans la théorie économique traditionnelle, davantage de croissance, c’est davantage de bien-être matériel et donc davantage de bonheur. Or, les recherches sur le relation entre revenu et bonheur montrent que ce n’est pas forcément vrai. D’abord, que ce soit entre pays ou à l’intérieur des pays, la relation entre bonheur et revenu paraît curvilinéaire : l’augmentation du revenu, lorsque le revenu est faible, aide à l’amélioration du bonheur, puis, à partir d’un seuil qui varie selon les études,  l’augmentation du revenu n’a plus d’incidence sur le bonheur. Ensuite, dans les pays riches, la croissance économique n’a pas permis une augmentation du bonheur.

 

Pour expliquer ce phénomène, les économistes du bonheur utilisent les arguments de la comparaison sociale et de l’adaptation. La comparaison sociale est ici le fait de comparer ses revenus aux revenus des autres. L’adaptation est ici le fait que les augmentations de revenus n’accroissent pas durablement le niveau de bonheur.

 

Les psychologues mettent en avant d’autres raisons. D’abord, les revenus ne sont qu’un déterminant pari d’autres du bonheur. Ensuite, les personnes plus orientées vers des valeurs extrinsèques, comme l’argent, le pouvoir, le statut, sont souvent moins heureuses que les personnes orientées vers des valeurs intrinsèques, comme le développement personnel, l’intimité et la participation à la communauté. Enfin, les stratégies de maximisation sont souvent moins propices au bonheur que les stratégies de satisfaction.

 

Si la croissance économique ne favorise pas systématiquement le bonheur et si souvent même elle y échoue, elle peut aussi nuire au bonheur dans certaines situations. En économie de marché, la croissance a besoin du chômage pour se faire. La compétition des entreprises aboutit à la mort d’un grand nombre d’entre elles chaque année. En outre, à l’intérieur même des entreprises, il y a des processus de licenciement et d’embauche afin que le processus productif devienne plus performant. Or le chômage est un des plus puissants et durables destructeurs de bonheur, qui peut influer même lorsque les personnes retrouvent un emploi.

 

Il est possible de neutraliser la perte de bonheur des chômeurs. Compenser entièrement le chômage d’un point de vue financier permet de réduire la perte de bonheur subie par les chômeurs  que d’un quart. Contrairement à ce qui pourrait être pensé, l’argent ne compense pas tout. Le travail a en effet des bénéfices nombreux : structuration du temps, relations et soutiens sociaux, statut, identité sociale, insertion dans des objectifs plus larges que les siens, etc. L’investissement des chômeurs dans des projets qui utilisent leurs compétences et ont un intérêt social permet d’augmenter le bonheur des chômeurs et les aide à développer de nouvelles compétences. Si les chômeurs finissaient par devenir plus heureux que les travailleurs, cela poserait avec encore plus d’acuité la question du bonheur au travail.